Synopsis
Un bruit sourd monte peu à peu dans la nuit. Une sirène d'alerte se met à mugir. Alors que le bruit s'amplifie, une lampe suspendue au plafond se met à clignoter et à vaciller.
Des bruits de tonnerre ou d'explosion éclatent cependant que la sirène se fait plus stridente. Des gravats s'éboulent, la lampe vacille de plus en plus, clignote puis finit par s'éteindre définitivement.
Des gamins jouent dans un tramway au milieu de décombres encore fumantes. Un homme s'approche, pauvrement vêtu, un panier à la main. Il se hisse sur la pointe des pieds pour voir l'intérieur du tram à travers les vitres, d'abord inquiet, puis rassuré de voir les enfants insouciants, jouer malgré les ruines. S' immisçant petit à petit dans le groupe, il finit par s'enquérir :
-- Mais... où est passé le petit blondinet ?
-- Là bas, dans la maison au bout de la rue !, lui répondent les gamins
Le vieil homme s'avance dans une rue étroite, entourée de ruines parmi lesquels des gens s'affairent, déblayant les décombres au milieu des fumerolles. Au bout de la rue, l'entrée d'une maison en piteux état est à peine barrée par une porte de guingois, aux carreaux cassés. A travers le trou de la vitre, un petit garçon observe, comme faisant le guet. Voyant l'homme s'approcher, il jette encore un oeil à travers l'entrebâillement de la porte avant de disparaître vers l'intérieur. Sans hésiter, l'homme pénètre dans la maison en ruine. Il voit le gamin assis sur un tas de gravats, un bâton à la main, regardant à terre tête baissée. Petit à petit, il lève la tête et détaille le vieux, des pieds à la tête. Celui-ci lui sourit, tout en curant ses ongles avec un couteau.
-- Tu dors ici, hein ?
-- Non, je dors pas. Ici, je dois surveiller, répond le gamin en serrant son bâton contre lui.
-- Et qu'est-ce que tu surveilles ?
-- Ca, je ne peux pas le dire.
-- C'est sûrement de l'argent, hein ?
-- Non, c'est pas de l'argent. C'est tout à fait autre chose.
L'homme ne réplique pas tout de suite. Après un moment, il essuie son couteau sur son pantalon et va s'asseoir non loin du gamin. Il l'observe puis demande doucement :
-- Alors, c'est quoi ?
-- Je peux pas le dire. C'est autre chose, voilà.
-- Bon, c'est autre chose. Alors je ne te dis pas non plus ce qu'il y a dans mon panier.
-- Bah, ça se voit bien, ce qu'il y a dans le panier : de l'herbe pour les lapins, tiens !
-- Ah... T'es un gars rusé, toi ! Quel âge as-tu donc ?
-- Neuf ans.
-- Ah, ah ! Neuf ans ! bon alors tu sais, bien sûr, combien font trois fois neuf, non ?
-- Bien sûr, je sais.
Pour gagner du temps, il ajoute " c'est très facile, çà..." Il fixe le vide, cherchant l'inspiration. " Trois fois neuf, hein ? Et ben ça fait vingt-sept ! c'est tout bête, vingt-sept !
-- Bravo, c'est çà. Et c'est exactement le nombre de lapins que j'ai.
Le gamin ouvre de grands yeux : "Vingt-sept ?"
-- Tu peux les voir. La plupart sont encore très jeunes. Ca t'intéresse ?
-- Mais je ne peux pas, je dois surveiller.
-- Tout le temps ? La nuit aussi ?
-- La nuit aussi. Toujours.
Disant cela, il regarde fixement dans le vide, puis rajoute, dans un souffle :
-- Depuis samedi, déjà... Toujours.
-- Mais tu ne vas donc jamais à la maison ?... Il faut pourtant que tu manges !
Le gamin se lève et va un peu plus loin. Il montre une cachette où sont placés des boites de conserve et du pain. Le vieil homme ne bouge pas. Après un silence, il reprend :
-- Tu fumes ? Tu as une pipe ?
-- Je les roule ! répond brusquement le gamin, du fond de la pièce. Et j'aime pas la pipe!
-- Dommage, rétorque l'homme en changeant de conversation. Les lapins tu aurais pu les voir. Surtout les jeunes. Peut-être que tu en aurais choisi un. Mais tu ne peux pas partir d'ici.
-- Non...
Et le "non" résonne bizarrement dans la pièce sombre. L'homme se lève et, faisant mine de s'en aller :
-- Eh oui, dommage, si tu dois rester ici !...
Le gamin crie alors en se précipitant vers lui :
-- Attends !
et il lui confie, tout doucement, et en hésitant un peu :
-- Si tu ne trahis pas mon secret, c'est... c'est à cause des rats.
-- Hein ?
-- A cause des rats, répète-t-il un peu plus fort.
-- A cause des rats ?
-- Oui. Ils mangent les morts, les rats. Ils vivent de ça, même.
-- Qui dit ça ?
-- Notre professeur.
L'homme a du mal à comprendre.
-- Et alors tu surveilles les rats ?
-- Mais non, pas eux, quand même !
Le gamin se met à chuchoter, et montre un mur écroulé :
-- Mon petit frère. il repose là, en dessous. Notre maison a reçu un coup de bombe. Tout a tremblé. On est descendu en courant, et puis la lumière est partie. Et mon frère aussi. On a appelé, beaucoup. Il était beaucoup plus petit que moi. Seulement quatre ans. Il doit encore être ici. Il est tout de même beaucoup plus petit que moi...
L'enfant est de plus en plus las. Un silence suit sa tirade. L'homme, très ému, essai de se dominer. Soudain, trouvant l'inspiration, il explose et débite, d'un ton fâché :
-- Oui, votre professeur il ne vous a donc pas dit que les rats, ils dorment la nuit.
-- Non, souffle le gamin d'un air très abattu. Ca, il ne l'a pas dit...
--Eh ben, c'est pas un professeur, ça !, reprend l'homme presque en colère. S'il ne sait même pas ça ! Tout de même, ils dorment, les rats, la nuit! La nuit, tu peux tranquillement rester à la maison. La nuit, ils dorment, et déjà quand il fait sombre !
Le gamin se met à dessiner des petits trous dans la cendre. Le vieil homme se tape sur la cuisse :
-- Tu sais quoi ? Maintenant je vais nourrir les lapins, et quand il fera sombre, je viendrai te chercher. Peut être que je t'en ramènerai un. Un petit, hein; qu'est-ce que tu en penses ?
Mais l'enfant regarde toujours la cendre en dessinant de petites cavités dedans, et en marmonnant : "je me demande s'ils dorment vraiment, la nuit..." Puis plus fort, à l'homme qui déjà a franchi la porte :
-- Ils dorment vraiment, les rats, la nuit ?
L'homme passe la tête à travers l'entrebâillement :
--Mais bien sûr ! S'il ne sait pas ça, ton prof, alors il ferait mieux de plier bagages !
Le garçon se lève alors :
-- Et si je pouvais en avoir un ? un blanc, peut-être ?
-- Je vais essayer... Mais tu dois d'abord m'attendre ici. Après je t'accompagnerai à la maison. Je dois quand même dire à ton père comment on construit une cabane à lapins.
L'homme est dans la rue, et l'enfant lui crie depuis la porte, à travers la vitre cassée :
-- Oui, j'attends, jusqu'à ce qu'il fasse sombre. Et puis on a encore des planches à la maison.
Au loin dans la rue, le vieil homme s'éloigne dans le soleil. Soudain le gamin déboule hors de la maison, court vers lui et, fourrant sa petite main dans la sienne, l'accompagne vers la lumière.
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